Après avoir lu un article très intéressant sur le site Infoguerre, j'ai eu envi de découvrir un peu plus son auteur qui participe apparemment régulièrement aux publications de ce site: Augustin Roch. Je remercie donc ce jeune consultant en Intelligence économiquepour ses réponses que j'ai trouvé très intéressantes.Notons qu'il m'a aussi appris qu'il était actuellement en quête d'une évolution professionnelle tournée vers un poste "d'analyste géoéconomique/géopolitique" (notamment le cadre d'un contrat Cifre), donc si parmi vous quelqu'un souhaitait rentrer en contact avec lui, voici son mail: augustin.roch.infoguerre@gmail.com
Pourriez-vous vous présenter/votre parcours?
J’ai 26 ans, titulaire d’un DEA d’économie politique et ancien élève de l’Ecole de guerre économique. J’ai fait des études d’économie internationale (macroéconomie et géoéconomie pour les initiés…) avec la volonté d’entrer à l'EGE à la fin de ce cursus. Je suis actuellement consultant pour une entreprise de communication travaillant sur la gestion de la réputation et de l’image des entreprises sur Internet.
Pourquoi l’Intelligence Economique ?
Selon moi, l’IE doit être vue comme un complément, un saut qualitatif par rapport aux études déjà faites. Elle me permet d’améliorer ma capacité de recherche de l’information stratégique sur des sources ouvertes, de l’analyser et de la synthétiser. Par ailleurs, mon année à l’EGE m’a permis de mieux appréhender les stratégies de puissance des Etats ainsi que celles des entreprises, que j’avais déjà analysé durant mes années universitaires.
L’IE est selon moi LA réponse aux problématiques engendrées par la mondialisation : affrontements économiques, stratégies de puissance des Etats, conquête commerciale sur des marchés émergents, défis technologiques et environnementaux, etc.
Le patriotisme économique...notion très vaste ! Une définition à proposer ? Quelle est votre vision de ce concept ?
Une vraie définition du Patriotisme Economique (PE) prendrait plusieurs pages avec abondamment de détails et explications mais je vais essayer de me limiter. Selon moi, le PE est avant tout un état d’esprit personnel et une politique publique visant à synthétiser les intérêts des entreprises et ceux de l’Etat afin de progresser mutuellement. Les entreprises sont soutenues par les services de l’Etat, de manière transparente juridiquement, afin de gagner des parts de marché dans la compétition internationale et d’être leader dans leur secteur. Inversement, l’Etat engrange des ressources via les impôts sur les profits réalisés. Au bien être financier de l’entreprise se colle le bien être économique et social de la Nation. (Rapport du Commissariat Général du Plan: "La nouvelle nationnalité de l'entreprise")
La politique actuelle concernant le patriotisme économique ne vise qu’à se mettre au niveau de nos concurrents directs : Etats-Unis, Allemagne, Japon, Chine, Russie, etc. Beaucoup de personnes renvoient le PE aux écrits aux consommateurs, et c’est la limite des définitions du PE aujourd’hui puisqu’elles n’en parlent pas, ceux-ci doivent prendre conscience que plus les produits achetés seront produits sur le sol national ou produits ailleurs mais par une entreprise nationale, plus les emplois sur le sol national seront préservés. Pour les grincheux qui se demandent ce qu’est une entreprise nationale, lisez Hamilton (Etats-Unis) et List (Allemagne) sur le protectionnisme, ce qui pour moi est totalement erroné. Ces économistes proposaient une politique visant à développer leur pays, à leur époque, à savoir : le XVIIIème siècle… Or, de nos jours, l’objectif est de s’insérer dans l’économie internationale tout en faisant la promotion de nos entreprises, gage des emplois sur le sol national. Un point à retenir: la mondialisation n’est pas coupable (Cf. Paul Krugman)
Et pour finir je reprendrais les propos de René Caron, le Président de Crédit Agricole : « Faisons-le davantage et parlons-en un peu moins ».
Selon vous, existe-t-il une réelle stratégie de puissance en France aujourd’hui selon vous ?
Oui concernant les secteurs « historiques » : énergie, automobile, armement, agriculture, etc. Non si on regarde réellement les faits depuis 1969… Loin de moi l’idée de faire l’apologie du Général De Gaulle, mais force est de constater que celui-ci, avec ses ministres, a su clairement identifier les secteurs important à l’époque. Quid aujourd’hui ? Qui s’intéress, par exemple, aux jeux vidéo ? Pour les Français, cela reste au mieux quelque chose de ludique, au pire, c’est abrutissant donc méprisable. Pourtant les Coréens ou les Japonais mènent actuellement une politique visant à faire de leur pays la puissance dominante dans ce secteur… Avec les avantages qui en découlent en ce qui concerne l’emploi hautement qualifié sur le sol national, le développement de nouvelles technologies, des simulateurs de vols, du calcul mathématique pour les supercalculateurs… En France, quand Ubisoft est sous la menace d’Electronic Arts, tout le monde s’en fout… Le problème en France est que nous avons une vision méprisante des autres, et surtout passéiste. Le point noir est là. Nous n’avançons plus car nous sommes incapables de remises en cause autres que les Révolutions ou les émeutes. C’est un aspect culturel des Français que nous devons changer absolument.
La fusion SUEZ/GDF... Un atout pour la France ? Une étape incontournable compte tenu de l’importance de la préservation de l’approvisionnement en ressources énergétiques ? Une erreur ?
Un atout indéniablement ! Quand on voit ceux qui s’opposent à la fusion, soit c’est pour des questions électoralistes, soit parce qu’ils ont une vision erronée du monde dans lequel on vit, à savoir la mondialisation. Il y a de quoi s’inquiéter. Le fait de vivre en économie ouverte (capitaux, marchandises échangeables, etc.) change tout. On part du principe que l’Etat protégera l’entreprise quoi qu’il advienne. Dans le cas de Suez ou GDF, le fait qu’elles ne produisent pas de gaz et que Gazprom et Sonatrach soient en passe de créer un cartel, les met dans une situation problématique. A terme, elles meurent… et le pays sera sous dépendance énergétique ce que les opposants réfuteront car l’Etat sera là ! On a la chance de créer un champion énergétique mondial, présent dans trois secteurs d’avenir que sont le gaz naturel liquéfié, le nucléaire et les énergies renouvelables, ne le gâchons pas… Les Allemands ne se posent pas ce genre de questions. Et parlent d’égal à égal avec les Russes…
Cet exemple est en fait symptomatique de ce que je disais plus haut. Inconsciemment, quand on lit les journaux français, on voit une sorte de mépris vis-à-vis de la Russie du fait de la chute du communisme et encore plus de l’Algérie du fait de la colonisation, c’est une grave erreur.
Gazprom, quel impression sur la stratégie de conquête mise en place ?
Froid, déterminé et terriblement efficace. L’entreprise contrôle l’amont et le transport en Asie centrale et le Caucase afin de s’octroyer les réserves gigantesques d’hydrocarbures de ces pays. Gazprom possède des entreprises d’extraction et de pipelines et a des accords « exclusifs » de livraisons avec les producteurs centre-asiatiques. De plus, la quasi-totalité du gaz/pétrole de ces pays passe par la Russie. Pour finir, Gazprom achète tout le gaz qu’il peut à un prix ridiculement bas pour le revendre à un prix multiplié par 10.
Concernant l’Europe, Gazprom vise les réseaux de pipeline, cœur de la rente gazière, et l’aval, c’est-à-dire les entreprises de distribution de gaz afin de toucher directement le client. A terme, Gazprom est fournisseur exclusif des entreprises nationales encore « vivantes » mais dépendantes, vendeur direct s’il les rachète.
Plusieurs bémols : Gazprom ne possède pas les technologies modernes pour l’extraction gazière notamment ; d’autres producteurs gaziers restent proches géographiquement de l’Europe ; Gazprom fait office de service public en Russie donc doit tempérer ses visées hégémoniques et favoriser les desseins nationaux du Kremlin avant tout ; la corruption est très présente ; les gazoducs sont anciens et souvent érodés.
Bien évidemment, toutes ces données s’enchevêtrent et forment un savoureux mélange à analyser… Bienvenue dans la guerre économique !
Pourquoi ne créez-vous pas votre propre blog ?
Le temps! Et un doute sur la qualité dans l’écriture de mes posts : les lecteurs apprécieront-ils ?Je ne vous cache pas que l’idée me titille néanmoins depuis un moment. Affaire à suivre…